Le Duel David vs Goliath : Comment Nintendo a survécu au "Racket" d'Universal
En 1982, Nintendo n'est encore qu'une petite entreprise japonaise qui commence tout juste à s'implanter aux Etats-Unis. Son jeu d'arcade Donkey Kong, sorti en juillet 1981, cartonne partout, et tout le monde veut sa part du gateau. Y compris un certain Sidney Sheinberg, président d'Universal City Studios, qui flaire le filon... et décide d'attaquer. Ce qui va suivre est l'un des procès les plus importants de l'histoire du jeu vidéo, et l'une des anecdotes les plus savoureuses que la culture geek ait jamais produites.
Un gorille, un film, et une menace d'Universal
Quand un géant du cinéma décide de taper du poing sur la table
En avril 1982, Sheinberg apprend l'existence du phénomène Donkey Kong et envoie l'un de ses hommes, Robert Hadl, analyser le dossier. La conclusion de Hadl ne se fera pas attendre : le jeu ressemble trop à King Kong. Un gorille géant, une femme en détresse, un héros qui escalade des structures pour la sauver... Pour Universal, c'est du plagiat, et il faut agir.
La firme américaine passe donc à l'offensive. Elle contacte Coleco, fabricant de consoles qui avait signé un accord de licence avec Nintendo pour intégrer Donkey Kong à sa ColecoVision, et lui fait comprendre, sans trop de subtilité, que ça va mal se passer si elle ne paye pas. Coleco cède rapidement et accepte de verser 3% de royalties sur chaque vente, soit environ 4,6 millions de dollars pour six millions d'unités. Un chèque signé en moins d'une semaine.
💾 Donkey Kong, c'est aussi la toute première apparition de Mario, alors appelé "Jumpman". C'est lui le héros qui escalade les plateformes pour sauver Pauline des griffes du gorille. Sans ce procès, peut-etre que la franchise Mario n'aurait jamais eu le temps de s'imposer aux Etats-Unis...
Nintendo, de son coté, reçoit un ultimatum par télex : 48 heures pour cesser toute commercialisation de Donkey Kong, détruire les stocks et remettre les registres de profits, rien que ça ! L'avocat de Nintendo aux Etats-Unis, Howard Lincoln, est d'abord tenté de négocier un règlement à l'amiable autour de 5 à 7 millions de dollars. Mais quelque chose le retient. Il creuse... Et ce qu'il trouve va tout changer.
Le retournement de situation : Universal piégé par ses propres arguments
L'arme secrète : un vieux procès qu'Universal aurait préféré oublier
Lincoln contacte alors John Kirby, un avocat new-yorkais du cabinet Mudge, Rose, Guthrie, Alexander and Fredon, reconnu pour ses succès dans des affaires impliquant PepsiCo, General Foods ou encore Warner-Lambert. Kirby ne connaît rien au jeu vidéo. Il n'en a pas besoin.
En épluchant les archives, Kirby met la main sur quelque chose de décisif : dans un procès antérieur, Universal City Studios contre RKO General Inc., la firme américaine avait elle-même plaidé que le scénario de King Kong appartenait au domaine public. Cet argument avait été utilisé pour permettre la production d'un remake du film, et il avait été accepté par la cour. En clair : Universal avait déjà affirmé, sous serment, que King Kong n'était la propriété de personne.
⚠️ Le paradoxe d'Universal : la firme avait simultanément affirmé devant un tribunal que King Kong était dans le domaine public, et devant un autre que Nintendo lui devait des royalties pour l'avoir utilisé. Ce grand écart juridique allait lui couter très cher.
Le procès Universal City Studios contre Nintendo s'ouvre en 1982 devant le tribunal fédéral du district sud de New York, présidé par le juge Robert W. Sweet. Il dure sept jours. Universal défend sa position : le nom "Donkey Kong" est trop proche de "King Kong", l'intrigue est copiée, les consommateurs sont confus. Kirby démonte ces arguments un par un.
Les deux propriétés n'ont rien en commun hormis un gorille, une femme captive, un sauveteur masculin et un decor en hauteur. Cour d'appel du Second Circuit, octobre 1984
Sur la question des noms, Kirby rappelle que le mot "Kong" renvoie generiquement à des singes de grande taille, et que "King" et "Donkey" n'ont strictement rien en commun. Sur l'intrigue, le juge Sweet est tout aussi direct dans son verdict : Donkey Kong est "comique" et "enfantin", son gorille est "farcesque et non sexuel", là où King Kong est "une bete feroce en quete d'une belle femme". Le juge ira jusqu'à qualifier Donkey Kong de simple parodie de King Kong. Nintendo gagne le premier round.
L'appel, le sondage bidon, et la contre-attaque
Universal tente le tout pour le tout... et se noie davantage
Universal fait appel. Pour prouver la confusion dans l'esprit du public, la firme présente un sondage téléphonique réalisé auprès de 150 gérants de salles d'arcade, de bowlings et de pizzerias possédant des bornes Donkey Kong. Résultat : 18% pensaient que le jeu avait été produit avec l'accord des créateurs de King Kong. Sauf que, interrogés sur l'identité du fabricant de Donkey Kong, aucun d'eux n'a cité Universal. Le sondage posait par ailleurs une question orientée, et n'avait été soumis qu'à des gens qui possédaient déjà le jeu. La cour l'écarte.
En octobre 1984, la Cour d'appel du Second Circuit confirme le verdict initial. Nintendo ne doit rien à Universal. Mieux encore : le tribunal reconnaît qu'Universal avait agi de mauvaise foi en envoyant des lettres de mise en demeure aux licenciés de Nintendo, en sachant pertinemment qu'elle n'avait aucun droit sur King Kong. La firme japonaise peut désormais demander des dommages et intérêts.
🕹️ Le bilan financier : Universal doit verser à Nintendo 1,8 million de dollars de dommages et intérêts, frais juridiques inclus. Nintendo choisit de récupérer les profits de licences encaissés par Universal, soit 56 689 dollars supplémentaires. Coleco et les autres licenciés de Nintendo engagent eux aussi leurs propres recours contre Universal.
Le cadeau le plus inattendu de l'histoire du jeu vidéo
Comment un avocat new-yorkais est devenu immortel grace à Nintendo
Pour remercier John Kirby de lui avoir sauvé la mise, Nintendo l'invite à un diner exceptionnel. Le cadeau officiel : un voilier de 30 000 dollars, baptisé Donkey Kong, avec les droits exclusifs mondiaux d'utilisation de ce nom... pour des voiliers. Une formulation légèrement cocasse, mais sincère.
Le cadeau le plus durable, cependant, n'est pas venu de Nintendo directement. Shigeru Miyamoto, le créateur de Donkey Kong et de Mario, décide que le prochain personnage important que son studio mettra en chantier portera le nom de l'avocat. Ce personnage, développé par HAL Laboratory et lancé en 1992 sur Game Boy, est une petite boule ronde et rose capable d'aspirer ses ennemis pour copier leurs pouvoirs. Son nom : Kirby.
💾 La legende dit qu'un exemplaire de Kirby's Dream Land, le tout premier jeu de la franchise, aurait été envoyé à John Kirby lui-même. L'avocat aurait trouvé l'hommage a la fois amusant et touchant. Difficile de lui donner tort.
L'heritage : bien plus qu'un procès
Cette affaire n'est pas qu'une anecdote savoureuse. Elle a eu des consequences concrètes sur toute l'industrie du jeu vidéo. En tenant tête à Universal, Nintendo a prouvé qu'un studio de jeux vidéo pouvait resister juridiquement aux mastodontes du divertissement americain. Ce precedent a ouvert la voie à la reconnaissance du jeu vidéo comme une forme d'expression à part entière, protégeable et défendable devant les tribunaux.
Et si Nintendo avait perdu ? La firme kyotoïte, encore fragile sur le marche américain, aurait pu ne pas s'en relever financierement. Pas de NES. Pas de Super Mario Bros. Pas de Zelda. Et tres probablement, pas de Kirby non plus. L'histoire du jeu vidéo moderne tient parfois à un seul homme dans une salle d'audience new-yorkaise.
John Joseph Kirby Jr. est décédé le 2 octobre 2019 à l'âge de 79 ans, des suites d'une leucémie. Il laisse derrière lui sa femme, quatre enfants et trois petits-enfants. Et un personnage rose et rond connu de plusieurs générations de joueurs à travers le monde entier.
Kirby a sauvé Donkey Kong. Et en sauvant Donkey Kong, il a sauvé Mario. Et en sauvant Mario... vous connaissez la suite.
Est-ce que vous connaissiez cette histoire ? Et votre premier souvenir de Kirby ou de Donkey Kong, c'était sur quelle machine ? Racontez-le en commentaires juste en dessous !
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