Après le naufrage : comment les débris de General Magic ont reconstruit le monde entier
L'année 1996 marque la fin de l'utopie. À Mountain View, le silence a remplacé le bourdonnement frénétique des serveurs et les rires des ingénieurs glissant en rollers dans les couloirs. Les lits superposés sont démontés. Les investisseurs se sont retirés, les produits prennent la poussière dans les entrepôts, et la révolution du World Wide Web a balayé le rêve du réseau propriétaire Telescript que nous avons raconté dans la partie précédente.
La chute de General Magic est une tragédie industrielle, doublée d'un effondrement humain intime et dévastateur.
Le vertige de la chute et la traversée du désert
Pour les hommes et les femmes qui ont composé cette "Dream Team", le réveil est cruel. Ils avaient sacrifié leurs nuits, leurs vies de famille, leur santé mentale et leur jeunesse pour donner vie à ce qui devait être le futur de l'humanité. L'incompréhension du public et la violence du marché les laissent exsangues.
La douleur de l'échec est profonde et intime. Beaucoup de ces brillants esprits plongent dans une véritable période de deuil professionnel et de détresse. Il y a un traumatisme réel à avoir touché du doigt une vérité technologique absolue vingt ans avant tout le monde, et à se voir rejeté par l'Histoire.
Les années qui suivent le naufrage du Sony Magic Link s'apparentent à une douloureuse errance. L'équipe se disperse, orpheline de sa vision commune. Certains s'isolent, d'autres changent temporairement de voie, convaincus d'avoir brûlé leurs ailes pour toujours. Ils portent le poids d'un échec cuisant, le regret d'une entrée en bourse fracassante qui s'est terminée en crash. Il leur faudra de longues années pour cicatriser, pour digérer l'amertume et, surtout, pour recommencer à y croire.
💾 Ce qui me touche dans cette période, c'est que ces gens n'avaient pas tort. Ils n'avaient pas mal travaillé. Ils avaient juste eu raison trop tôt. Et ça, c'est peut-être la forme d'échec la plus difficile à porter.
La renaissance : quand chaque fragment reconstruit le monde
Pourtant, le temps a fini par faire son œuvre. L'énergie créative, la folie visionnaire et l'exigence technique apprises dans la souffrance chez General Magic n'avaient pas disparu. Elles étaient simplement en sommeil. La trajectoire de ce groupe relève presque du prodige : en se séparant, c'est comme si chaque membre avait emporté avec lui un fragment du grand projet initial, pour le développer, le perfectionner et enfin le mener à son terme.
🕹️ Ce qui suit est, à ma connaissance, la liste la plus vertigineuse de destins individuels jamais issue d'une seule et même start-up.
Marc Porat, le visionnaire initial
Après avoir pris le temps nécessaire pour se reconstruire suite à la fin de General Magic, il a mis son génie conceptuel au service de la planète. Il a fondé trois entreprises de technologies propres (clean tech) pour lutter activement contre le changement climatique, ainsi qu'un comité d'action politique dédié à la lutte contre l'extrémisme.
Tony Fadell, le bâtisseur de la mobilité
Devenu auteur à succès du New York Times avec son livre phare Build, le "gamin" de l'équipe a rejoint Apple pour concevoir l'architecture de l'iPod avant de co-inventer le tout premier iPhone. Il a ensuite fondé Nest Labs, y embauchant de nombreux anciens de General Magic ainsi que leurs propres enfants, avant de revendre la structure à Google pour 3,2 milliards de dollars en 2014. Via sa structure FutureShape, il coache et soutient aujourd'hui des centaines de start-ups à travers le monde.
Andy Rubin, l'architecte du système universel
Marqué par l'échec des écosystèmes fermés, cet amoureux de robotique a appliqué les concepts de General Magic à un logiciel libre et accessible à tous. Il a créé Android, devenu aujourd'hui le système d'exploitation mobile le plus utilisé sur la planète entière après son intégration par Google.
Pierre Omidyar, le pionnier du commerce global
Le modeste ingénieur du support technique, qui codait sur un coin de table pendant ses moments de répit dans les locaux de General Magic, a mené sa plateforme d'enchères virtuelles vers des sommets inimaginables. AuctionWeb, rebaptisé eBay, génère aujourd'hui plus de 10 milliards de dollars de chiffre d'affaires par an.
Megan Smith, de la technologie au sommet de l'État
Après avoir été PDG de PlanetOut puis vice-présidente chez Google, sa brillante carrière l'a menée jusqu'à la Maison-Blanche. Nommée par Barack Obama, elle est devenue la toute première femme Chief Technology Officer (CTO) des États-Unis. Elle a également cofondé le Malala Fund et shift7 pour mettre l'innovation au service de l'humanité.
Andy Hertzfeld, le magicien du logiciel
Après la fermeture de l'entreprise, ce pilier du premier Mac a cofondé Eazel, a créé le site historique Folklore.org et a publié l'ouvrage culte Revolution in the Valley. En 2005, il a mis son talent au service de Google en co-créant les Cercles de la plateforme sociale Google+, avant de prendre sa retraite en 2013.
Joanna Hoffman, de l'ombre à l'engagement
Figure centrale du marketing d'origine, connue pour être la seule capable de tenir tête aux colères de Steve Jobs, elle a choisi de s'éloigner du monde des grandes corporations pour dévouer son expertise à des activités à but non lucratif, axées sur l'éducation et la préservation de l'environnement.
Kevin Lynch, le maître du web et des interfaces
Son impact sur le réseau mondial est immense. Il a créé des outils majeurs pour l'expression sur le web comme Dreamweaver, avant de s'élever au poste de CTO d'Adobe Inc. Aujourd'hui vice-président des technologies chez Apple, il dirige l'équipe responsable de l'Apple Watch.
John Sculley, le parrain devenu rival
Après avoir propulsé General Magic à ses débuts, le patron d'Apple lance le Newton concurrent avant d'être lui-même évincé de Cupertino en 1993. Reconverti avec un immense succès dans le capital-risque, il cofonde notamment Zeta Global, une structure devenue une véritable puissance de la tech valorisée à plusieurs milliards de dollars. Avec le recul, il porte un regard empreint de regrets sur sa rupture avec Steve Jobs, tout en saluant la justesse de cette vision de poche qui avait simplement besoin de temps pour éclore.
🕹️ Le grand puzzle de General Magic : Matériel et téléphonie tactile vers Tony Fadell (iPod, iPhone). Système d'exploitation ouvert vers Andy Rubin (Android). Espace de vente virtuel vers Pierre Omidyar (eBay). Outils web et objets connectés vers Kevin Lynch (Dreamweaver, Apple Watch). Technologie gouvernementale vers Megan Smith (CTO des États-Unis).
2007 : la boucle est bouclée
L'image finale de notre voyage nous ramène au 9 janvier 2007, sur la scène du Moscone Center de San Francisco. Steve Jobs s'avance devant une foule en délire pour présenter un objet qui va balayer le siècle : un iPod à grand écran tactile, un téléphone mobile révolutionnaire et un appareil de communication Internet. L'iPhone.
La définition est mot pour mot celle inscrite par Marc Porat sur son carnet en 1989. L'appareil tant rêvé, ce fameux Pocket Crystal, vient enfin de naître, au moment exact où la technologie des processeurs, la densité des batteries et la maturité du réseau Internet mondial permettent enfin de le supporter.
Dans l'ombre de la salle ou devant leurs écrans, les anciens de General Magic regardent la présentation avec une émotion indescriptible. Ils ont construit les rouages secrets de cette machine. La prophétie s'est accomplie.
General Magic s'impose finalement comme un incroyable laboratoire d'incubation spirituel. C'était le refuge d'une génération de bâtisseurs qui devaient d'abord échouer ensemble pour apprendre à transformer le monde séparément. Les larmes de 1996 ont façonné les révolutions de la décennie suivante. En voulant créer le futur, cette équipe a tout simplement inventé notre présent.
Épilogue : pour aller plus loin
Pour clore ce grand et beau dossier que j'ai pris un plaisir immense à vous raconter, il est indispensable de se tourner vers le point d'orgue de cette aventure humaine. En 2018, toute l'équipe brisée de Mountain View s'est retrouvée pour un moment suspendu dans le temps, afin de confronter ses souvenirs et panser ses blessures lors de la réalisation d'un film exceptionnel.
Je vous invite instamment à regarder ce reportage historique, disponible en version originale sous-titrée française (VOST). Ce visionnage précieux achèvera d'apporter les éléments les plus poignants, les visages marqués par les années et la vérité brute à cette épopée inoubliable.
💡 Le documentaire General Magic (2018)
Toute l'équipe réunie, les témoignages bruts, l'émotion parfaitement dosée : un film rare sur une histoire que le monde a oubliée.
Ce dossier en quatre parties vous a touché ? Vous connaissiez General Magic avant de le lire ? Et si vous avez regardé le documentaire, dites-moi ce que vous en avez pensé, juste en dessous dans les commentaires.
Si vous avez rejoint cette histoire en cours de route, la première partie du dossier est par ici : l'étincelle, le Livre Rouge de Marc Porat, et le rassemblement des pionniers qui allaient changer le monde.
Questions fréquentes sur l'héritage de General Magic
Qu'est-il arrivé aux fondateurs de General Magic après la fermeture ?
Les anciens de General Magic ont connu des trajectoires parmi les plus remarquables de l'histoire de la tech. Tony Fadell a co-inventé l'iPod et l'iPhone chez Apple. Andy Rubin a créé Android. Pierre Omidyar a fondé eBay. Megan Smith est devenue la première femme CTO des États-Unis. Chacun a emporté un fragment du projet initial pour le mener à son terme, séparément.
Quel est le lien entre General Magic et l'iPhone ?
Le lien est direct. Tony Fadell, qui a co-inventé l'iPhone chez Apple en 2007, a débuté sa carrière chez General Magic. Et la description du Pocket Crystal rédigée par Marc Porat en 1989 est quasiment identique, mot pour mot, à la présentation de l'iPhone par Steve Jobs. General Magic est le laboratoire conceptuel qui a rendu l'iPhone possible.
Qui a créé Android et quel rapport avec General Magic ?
Android a été créé par Andy Rubin, ancien ingénieur de General Magic. Marqué par l'échec des systèmes fermés comme Telescript, il a conçu un système d'exploitation mobile ouvert et universel, racheté par Google en 2005. Android est aujourd'hui le système le plus utilisé sur la planète.
Où regarder le documentaire General Magic ?
Le documentaire General Magic (2018) est disponible gratuitement sur YouTube. Il réunit les témoignages des principaux acteurs de l'aventure, des années après la fermeture de l'entreprise. C'est une heure et demie parmi les plus émouvantes que vous passerez sur l'histoire de la technologie moderne.
Pourquoi General Magic est-elle si peu connue malgré son importance historique ?
Parce que General Magic a échoué commercialement avant que le monde soit prêt à comprendre ce qu'elle avait inventé. Ses successeurs, iPhone, Android, eBay, ont absorbé son héritage sans en citer la source. Ce n'est que rétrospectivement, notamment grâce au documentaire de 2018, que l'histoire a commencé à être reconnue à sa juste valeur.
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