L'histoire oubliée des visionnaires qui ont inventé le smartphone, avant tout le monde
Sur Little Big Campus, j'aime parler de jeux vidéo, de séries TV, de pop culture. Mais j'aime aussi, de temps en temps, remonter le temps. Attraper un laps d'histoire qui est derrière nous, le regarder, et le vivre avec la même émotion que ceux qui l'ont traversé.
Aujourd'hui, je vous invite à regarder dans le rétroviseur avec moi.
Ce que vous allez lire s'est passé aux États-Unis, pendant quelques années, dans un bâtiment de la Silicon Valley. C'est un moment éphémère. Il a brillé comme rarement l'humanité brille, puis s'est éteint. Et pourtant, il nous touche encore aujourd'hui, directement, concrètement, et physiquement. Parce que l'objet que vous avez en ce moment dans votre poche ou sur votre bureau, est né là. Dans ces bureaux, et entre ces mains-là. Vous ne le saviez peut-être pas. Maintenant, vous allez comprendre pourquoi ça m'a touché.
L'histoire dont je vais vous parler, c'est celle de General Magic.
L'homme au carnet rouge
Pour comprendre la genèse de cette histoire, il faut s'éloigner un instant des projecteurs d'Apple et s'attarder sur un homme : Marc Porat. Lorsque ce doctorant de Stanford rejoint la firme à la pomme à la fin des années 1980, il n'arrive pas avec un prototype ou un produit, mais avec une idée. Une idée tellement ambitieuse qu'elle paraît irréaliste pour l'époque. Selon lui, l'ordinateur personnel n'est qu'une étape intermédiaire. Le véritable futur appartient à un objet beaucoup plus intime : un appareil que chacun portera sur lui en permanence, capable de communiquer avec le monde entier.
Des années plus tard, il décrira ce moment comme une véritable projection dans le futur :
« Il arrive un moment où, pour une raison ou une autre, vous êtes dans le futur. Vous voyez quelque chose très clairement. Vous le voyez simplement. C'est ce qui m'est arrivé. Je suis allé dans le futur, et j'ai vu un monde qui me semblait parfaitement réel et tangible. » Marc Porat, fondateur de General Magic
En 1989, il consigne cette vision dans un carnet resté célèbre sous le nom de « Livre Rouge ». Son concept porte un nom poétique : le Pocket Crystal.
À l'intérieur, on trouve déjà les bases de ce qui deviendra vingt ans plus tard le smartphone moderne : un appareil tactile, personnel, connecté, capable d'envoyer des messages, de télécharger des logiciels et de servir de passerelle vers le monde numérique. Porat résume sa vision dans une note adressée à John Sculley, le PDG d'Apple :
« Un minuscule ordinateur, un téléphone, un objet très personnel. Il doit être beau. Il doit offrir la satisfaction d'un bijou précieux, le confort d'une pierre porte-bonheur, la satisfaction tactile d'un coquillage et l'enchantement d'un cristal. Une fois que vous l'aurez utilisé, vous ne pourrez plus vivre sans lui. » Marc Porat, note interne adressée à John Sculley, 1989
Relue aujourd'hui, cette description a quelque chose de troublant, car je rappelle que nous sommes alors en 1989. Internet n'existe pas encore pour le grand public. Les téléphones portables ressemblent à des briques. Et pourtant, Marc Porat est déjà en train de décrire l'objet qui finira dans la poche de plusieurs milliards d'êtres humains.
John Sculley est convaincu. Très vite, une évidence s'impose : ce projet est trop grand pour rester un simple département au sein d'Apple. En mai 1990, Apple accepte de financer une société indépendante chargée de construire cette vision.
General Magic est née.
Le rassemblement des pionniers
Pour donner vie au Pocket Crystal, Marc Porat doit s'entourer. Il ouvre son Livre Rouge aux concepteurs légendaires du Macintosh, alors en pleine crise d'identité depuis l'éviction de Steve Jobs en 1985. Chez beaucoup d'entre eux, quelque chose se rallume instantanément. Andy Hertzfeld et Bill Atkinson, les deux architectes du système du premier Mac, rejoignent l'aventure. Susan Kare, la graphiste qui a dessiné les icônes et donné un visage humain à l'ordinateur, les suit. Joanna Hoffman, cinquième employée historique d'Apple, prend la direction marketing. Andy Rubin, surnommé « Android » par ses collègues pour son amour viscéral des robots, est aussi de la partie.
💾 Cette photo, c'est un peu notre équipe des Avengers à nous, les gamins des années 80-90. Sauf qu'eux, ils n'avaient pas de combinaisons moulantes. Juste des t-shirts, des lunettes et des cerveaux qui tournaient à plein régime.
Avec le recul, Andy Hertzfeld expliquera la force de cette impulsion :
« Marc a été l'un des premiers à comprendre que l'informatique du futur ne concernerait pas seulement le calcul. Elle concernerait la communication, le contenu, et quelque chose de profondément personnel. » Andy Hertzfeld, cofondateur de General Magic
Le projet est si secret que même les candidats ne savent pas exactement sur quoi ils postulent. Un jeune homme de 22 ans, Tony Fadell, raconte qu'il appelait l'entreprise dix à quinze fois par jour pour tenter d'obtenir un entretien, poussé par l'envie absolue de travailler avec ses idoles. Il finit par décrocher sa chance et rejoint General Magic. Avec son t-shirt trop grand et ses cheveux longs, il devient la mascotte, le gamin de l'équipe, porté par une ferveur incroyable.
Dans toute la Silicon Valley, l'aura de General Magic devient immense. Tout le monde en parle, les rumeurs grandissent sans que personne ne sache exactement ce qui s'y prépare. Une phrase circule alors en boucle dans les couloirs et les cafés de Mountain View :
« Everybody wanted to be there. » Tout le monde voulait en être.
Face aux murs du réel
En 1991, l'équipe se retrouve face à une série de défis presque absurdes. Les processeurs sont trop lents. Les batteries sont incapables de tenir suffisamment longtemps. Les réseaux mobiles sont embryonnaires. Les écrans tactiles miniatures n'existent pratiquement pas. Et c'est là que ça devient extraordinaire.
Plutôt que d'attendre que la technologie les rattrape, les ingénieurs de General Magic décident de l'inventer eux-mêmes. Tony Fadell conçoit un ancêtre du port USB. Andy Hertzfeld dessine de petites icônes animées à s'envoyer entre utilisateurs : les ancêtres directs de nos emojis. L'équipe imagine un système pour télécharger des applications à distance, une sorte d'App Store avant l'heure. Elle travaille sur un langage de programmation entièrement nouveau, le Telescript, conçu pour faire circuler des données à travers un réseau d'ordinateurs distants. Ce que nous appelons aujourd'hui le cloud, ils l'ont pensé là, dans ces bureaux, en 1991.
Marc Porat leur laisse une liberté presque totale. Il résumera cette période ainsi :
« Ils étaient libres d'imaginer, de jouer, d'inventer et d'écrire. Ils inventaient une chose après l'autre, après l'autre, après l'autre. » Marc Porat
💾 Je vous laisse mesurer ça une seconde. Ces gens-là, dans cette pièce, en train d'inventer les emojis, l'App Store, le cloud et l'USB. Non pas comme des grands groupes avec des milliards de budget, mais comme des gamins qui bricolent parce qu'ils y croient de toutes leurs forces. C'est ça qui me touche dans cette histoire.
L'Alliance des Titans
L'attente autour du projet devient progressivement impossible à contenir.
En 1992, Marc Porat réalise alors un exploit qui paraît presque impossible : il convainc plusieurs géants mondiaux de travailler ensemble. Sony. Motorola. AT&T (l'équivalent de France Telecom en France). Puis Philips, Matsushita, et d'autres encore… seize entreprises au total. Chacune investit jusqu'à 6 millions de dollars dans General Magic et obtient une place autour de la table. Les PDG eux-mêmes siègent au conseil d'administration : Sculley pour Apple, George Fisher pour Motorola, Norio Ogha pour Sony.
Le 8 février 1993, le New York Times qualifie General Magic de :
« Silicon Valley's most closely watched start-up company. » New York Times, 8 février 1993
La start-up la plus scrutée de toute la Silicon Valley.
Dans les bureaux de Mountain View, l'optimisme est immense. L'entreprise dispose de capitaux considérables. Les plus grands industriels du monde soutiennent sa vision. Les meilleurs ingénieurs de leur génération travaillent sous le même toit.
À la fin de l'année 1992, General Magic ressemble à une fusée sur son pas de tir. La vision existe. L'équipe existe. L'argent existe. Les partenaires existent. Plus personne ne se demande si General Magic va changer le monde. La seule question est de savoir quand. Personne n'imagine encore que la menace la plus dangereuse ne viendra ni de la technologie, ni du marché, ni des concurrents.
Elle viendra d'un allié assis à leur propre table.
Et son nom est Apple.
Ce que vous venez de lire, c'est seulement le début
Cette première partie couvre les années 1989 à 1992 : l'étincelle, le rassemblement des pionniers, les premières inventions impossibles, et la montée en puissance d'une alliance qui allait faire trembler toute la Silicon Valley.
Dans la Partie 2, on entre dans le vif du sujet : la trahison d'Apple, la course contre la montre, et le moment où tout commence à basculer. Parce que l'histoire de General Magic n'est pas seulement celle d'une réussite visionnaire. C'est aussi celle d'un crash, humain et technologique, qui reste l'un des plus instructifs de toute l'histoire de la tech.
Et vous, est-ce que vous connaissiez General Magic avant cet article ? Dites-moi en commentaire.
Questions fréquentes sur General Magic
Qu'est-ce que General Magic ?
General Magic est une start-up fondée en 1990 dans la Silicon Valley, issue d'Apple, par Marc Porat, Andy Hertzfeld et Bill Atkinson. Son objectif était de créer un appareil personnel connecté et tactile, des années avant l'invention du smartphone. Elle est considérée aujourd'hui comme l'une des entreprises les plus visionnaires et les plus méconnues de l'histoire de la technologie.
Qui a fondé General Magic ?
General Magic a été cofondée par Marc Porat (l'initiateur du projet), Andy Hertzfeld et Bill Atkinson, deux architectes majeurs du premier Macintosh. L'entreprise a ensuite attiré des personnalités comme Susan Kare, Joanna Hoffman, Andy Rubin et Tony Fadell, qui feront tous des carrières majeures dans la tech.
Quel lien entre General Magic et le smartphone ?
Les ingénieurs de General Magic ont, entre 1990 et 1994, inventé ou anticipé des technologies directement présentes dans nos smartphones : l'écran tactile personnel, les emojis, le téléchargement d'applications à distance (App Store), le cloud computing et même un ancêtre du port USB. Tout cela, une quinzaine d'années avant l'iPhone.
Qu'est-il arrivé à General Magic ?
Malgré sa vision exceptionnelle et le soutien de seize entreprises mondiales, General Magic a échoué face à des obstacles technologiques et concurrentiels majeurs. La suite de cette histoire, la trahison d'Apple et l'effondrement progressif de la start-up, fait l'objet de la Partie 2 de ce dossier.
Où regarder le documentaire sur General Magic ?
Un documentaire intitulé General Magic (2018) retrace toute cette aventure avec des témoignages des protagonistes eux-mêmes. Il est disponible sur plusieurs plateformes de streaming et vaut vraiment le détour pour tous ceux que cette histoire a touchés.
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